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Allocution prononcée par François Mitterrand, Président de la République, lors du dîner d’Etat offert par Nelson Mandela, Président de la République d’Afrique du Sud


Le Cap, le 4 juillet 1994

Politique internationale | par François Mitterrand le 9 décembre 2013

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Toast entre les deux Chefs d’Etat
au début du dîner officiel offert par Nelson Mandela, à l’hôtel Mount Nelson, le 4 juillet 1994 lors de la visite officielle de François Mitterrand en Afrique du Sud (DR/IFM).

Monsieur le Président de la République,
Madame et Monsieur les Présidents des Assemblées parlementaires,
Mesdames et Messieurs,

La délégation venue avec moi en Afrique du Sud s’est réjouie tout le long de cette journée d’avoir pu connaître mieux ce beau pays. Tout ce qui a été entrepris au cours de ces dernières années porte la marque d’un peuple vaillant et de dirigeants responsables. Je tiens à dire au Président Mandela à quel point nous sommes heureux d’être à ses côtés alors que nous inaugurons la série de ces visites d’Etat qui ne manqueront pas de se répéter à travers le temps entre l’Afrique du Sud et les autres pays du monde.

Je ressens cette circonstance comme un honneur particulier pour mon pays et je suis sûr que ceux qui m’accompagnent, les membres du gouvernement, les dirigeants de grandes entreprises, les représentants du monde intellectuel éprouvent le même sentiment.

Je crois qu’on ne peut pas se réunir comme nous le faisons ce soir, dans ces salons, sans célébrer l’œuvre de ceux qui l’ont permise, ceux qui ont su endurer à travers le temps les pires souffrances, - n’ être pas libre dans son propre pays - ceux qui ont su le comprendre alors que tout les aurait incités à continuer comme avant et à maintenir une majorité de ce peuple dans un état de soumission ou d’exclusion qui n’était pas plus longtemps acceptable. Et si je veux célébrer l’œuvre des vivants, je veux en même temps célébrer la mémoire des morts et toutes les victimes qui ont vécu, souffert, qui ont partagé intimement jusqu’à la mort le sort de cette terre.

Mais il faut se rendre compte de ce que peut représenter ou de ce qu’a pu représenter l’Afrique du Sud dans l’imaginaire de plusieurs générations. Parmi toutes les causes, elles sont nombreuses qui sollicitent l’adhésion de la jeunesse, la réussite de l’Afrique du Sud, la fin de l’apartheid, et le commencement d’une immense aventure, celle à laquelle nous assistons aujourd’hui, avait de quoi exalter les énergies. On le remarque en France à des détails : nombreux sont les villages, nombreuses les petites villes où le nom de vos dirigeants et celui de Nelson Mandela en particulier, ont pris une vertu symbolique : des lycées, des écoles, des avenues, des places portent le nom de Mandela en France. Ce sont des témoignages que parfois le temps efface, mais il me semble qu’en l’occurrence, c’est bien la marque que nous prenons part à des événements d’une ampleur historique. On abuse de ce mot, " l’Histoire ", à tout propos ; il faut apprendre à ménager ses expressions, à ne pas mettre l’histoire partout au quotidien. Mais je ne crois pas exagérer en disant que Nelson Mandela, ses compagnons, d’autres hommes comme Frederik de Klerk, dans un tout autre domaine et à partir d’un autre point de vue, ont su se rejoindre pour refonder un grand peuple qui ne trouvera toute sa force que dans son unité.

Eh bien je pense, cher Président Mandela, que vous pouvez éprouver, vous Mesdames et Messieurs, une légitime fierté pour le chemin accompli au cours de ces dernières années. Et vous avez la chance de proposer à votre nation un grand projet, celui de conquérir tous les moyens de sa liberté. Pour cela, après avoir symbolisé toutes les valeurs fondamentales d’un pays en éveil, il vous faut, Mesdames et Messieurs, chers amis Sud-Africains, réussir l’œuvre difficile à laquelle vous êtes conviés, qui exigera de la patience, de l’énergie, - vous n’en manquez pas - mais désormais, face à face avec votre peuple, il faut que vous puissiez compter sur la solidarité des démocraties du monde pour que recule la misère et pour que prenne place enfin, sans recul possible, le développement de l’Afrique du Sud.

Vous avez repris toute votre place sur votre continent. Non seulement vous êtes rentrés dans l’Organisation de l’Unité africaine mais, beaucoup mieux que cela, vous le savez bien, cette organisation, sans vous, n’était pas tout à fait elle-même ; elle avait besoin de la République sud-africaine et de ses dirigeants ; vous y êtes, vous y apporterez le poids de l’expérience qu’un type de société qui, en dépit de ses difficultés, peut servir de modèle, du moins dans l’espoir, servira de modèle pour ceux qui veulent créer un monde libre.

Les objectifs de la France, nous en avons parlé ce matin, nous nous en sommes entretenus, vous et moi, ils sont de toutes sortes. Bien entendu, la France existe en tant que nation depuis plus de huit siècles, et nous sommes habitués aux aléas de l’histoire, mais peu à peu nous avons acquis, puisque nous en avions la charge, une certaine connaissance du monde. La France a indiscutablement, je ne dirai pas une vocation, mais une connaissance africaine qui la rend pratiquement inséparable de ce qui se passe sur ce continent. Elle est loin de nous la période coloniale. J’ai moi-même tenu, après d’autres, à la renvoyer dans les oubliettes de l’histoire. Je ne concevais pas cette relation de domination d’un pays sur quelques autres, mais le temps est ainsi fait : depuis que les premiers marins, les premiers explorateurs français sont venus en Afrique, des liens se sont créés qui demeurent. Ils ne sont plus de domination, ils sont de travail en commun, et comme je vous le disais ce matin, dans la dignité mutuelle et l’égalité de compétence.

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Allocution du Président François Mitterrand
lors du dîner officiel, le 4 juillet 1994. (DR/IFM)

Il existe des différences. Nous appartenons, nous, à ce que l’on appelle le monde développé, industriel, et j’irai cette semaine, vendredi, à Naples retrouver les six autres pays industriellement les plus riches du monde où je serai en compagnie de plusieurs membres du gouvernement qui m’écoutent ici. Ils savent comme moi qu’un pays riche comporte beaucoup de pauvres et que le problème se pose dans des termes différents, sans doute sur le plan quantitatif, mais aussi sur le plan de la qualité et des valeurs. C’est toujours le même problème qui se pose aux hommes dans une société qui tend à s’organiser : comment vaincre la misère, comment vaincre l’exclusion, comme réussir ce qu’il est possible de réussir dans le domaine de l’égalité ? C’est sur ces bases que nous nous efforçons de perpétuer les relations entre la France et les pays d’Afrique.

Nous serons une quarantaine, une cinquantaine de pays réunis à Biarritz, cet automne, et nous vous y espérons. Non seulement parce que c’est vous Nelson Mandela, mais aussi parce que c’est l’Afrique du Sud et que le pays, l’homme, les équipes responsables, les dirigeants dans leur ensemble, venus de tous les horizons, ont pris une valeur symbolique telle qu’à vous seuls, vous apporterez le renouveau dans cette enceinte et dans les autres. C’est comme une sorte d’état de grâce, expression si souvent employée, si souvent erronée. Mais il n’est pas un Français présent dans cette salle ce soir qui ne sache et qui ne sente qu’il y a quelque chose de vrai dans cette expression où se rencontrent à la fois l’histoire et l’espoir le plus profond des hommes. La France entend continuer de se considérer comme la compagne de l’Afrique.

Est venu également à mes côtés, en même temps que le ministre de l’Economie et des Finances qui m’écoute, j’en suis convaincu, avec intérêt, mais surtout avec inquiétude, Monsieur le ministre de la Coopération, c’est-à-dire celui qui se charge de préserver ces liens dans le meilleur sens de l’histoire. Et puis nous avons, nous Français, un autre souci qui ressemble au vôtre. C’est celui de réaliser là où nous sommes, une unité entre des peuples qui se sont pendant des siècles déchirés. Cher Nelson Mandela, Mesdames et Messieurs, vous comprenez ce que je veux dire.

Nous aussi, mais dans des conditions infiniment moins sévères, nous avons été prisonniers ; notre pays a été au cœur, dans ce siècle, de deux guerres mondiales. Je crois être l’un des derniers hommes politiques actifs en France, à avoir accompli la deuxième guerre mondiale et je sais de quoi je parle. Si bien qu’une idée dominante s’est emparée de nos esprits : comment empêcher le retour de tels drames générateurs de souffrance à l’infini ? Mais aussi, c’est tout à fait stupide, d’une auto-destruction de l’Europe. En moins d’un demi-siècle, les pays qui s’étaient entre-battus sont devenus fraternels. Nous sommes douze, treize pays, bientôt quinze ou seize qui représentent quelques 370 millions d’habitants et qui se sont donnés des lois communes, qui se sont soumis à des contraintes communes, qui souhaitent engager l’avenir en commun. On ne remarque généralement que ce qui ne va pas et souvent cela ne va pas. Mais moi je vous demande de regarder devant vous ce qui va : la construction de l’Europe se poursuit, l’Europe grandit et il est devenu inimaginable que puissent recommencer les déchirements précédents.

Voilà, bien entendu, une simple esquisse, car il reste toute une Europe aussi européenne que nous, avec des cultures aussi approfondies que les nôtres, mais qui a souffert autrement que nous des divisions de ce siècle-là, et du siècle dernier, il faut les réunir, il faut que le continent tout entier trouve dans les années qui viennent, dans les dix ans qui viennent, les bases d’un accord que l’on aura jamais connu dans l’histoire.

Alors, quelquefois je pense à vous, Président Mandela, à vous, Sud-Africains. Il y a simplement cinq ans, où en étiez-vous ? Qu’espériez-vous ? Que possédiez-vous ? Tout paraissait fermé et si vous aviez une espérance, elle se situait dans le combat. Votre espérance se réalise, elle se conduit dans le dialogue. Voilà une leçon que nous avons essayée pour nous-mêmes de retenir.

Vos relations bilatérales ont bien commencé. J’espère qu’elles vont se poursuivre, que la France pourra vous aider dans ce que vous appelez le rattrapage social.

Vous l’avez dit vous-même, Président Mandela, la Caisse française de Développement vient d’être autorisée à intervenir dans votre pays. Elle va ouvrir ses bureaux. Elle pourra vous aider à financer de nombreux projets : logement, électrification, eau potable, appui aux petites entreprises dans la communauté noire, développement rural, j’en passe. Ce que j’ai vu dans le township de Khayelitsha m’a déjà montré que nous étions sur le bon chemin. Je crois que le nombre des projets qui pourront être aidés par la France va s’accroître rapidement. J’ai là les chiffres, ce n’est pas le lieu de les indiquer, mais les experts en traiteront demain, les jours et les semaines suivants.

De même, il faut que nous vous aidions pour vos achats d’équipement. Vous avez dit, Cher Président, " investissement ". Il y a là des dizaines d’industriels français qui s’intéressent à l’investissement en Afrique du Sud, qui sont venus pour cela avec le sentiment de rencontrer un pays dont les ressources permettront de grandes réussites. Ces investissements, on les réclame un peu partout, mais cette affinité que nous construisons doit appeler de la part des investisseurs français, une sorte de préférence que j’appelle de mes vœux. Depuis trois ans, la France a doublé ses investissements en Afrique du Sud, c’est bien, mais c’est trop peu, nous irons au-delà.

Sur les plans culturel, scientifique, technique, nous avons des programmes de formation des cadres, administratifs, privés, des actions en matière de développement urbain, l’ouverture dès cette année de l’institut français d’Afrique du Sud, coopération dans les secteurs les plus variés, l’espace, la marine, que sais-je encore ? Rien ne nous est interdit.

J’ai précisé tout cela, et vous m’en excuserez, Mesdames et Messieurs, parce que je me suis exprimé devant le Parlement ce matin, et je n’entendais pas traiter toutes ces choses en un quart d’heure et donner le sentiment que cette visite d’amitié et de reconnaissance solennelle pouvait ressembler à une sorte de négoce. Mais je vous donne ces indications, ce soir, pour que vous n’ayez pas le sentiment que nous n’apportons ici que des sentiments, ce qui serait très important, ma peut-être insuffisant.

Je sais à qui je m’adresse, à un peuple réaliste qui a fait ses preuves, qui a rencontré déjà la France dan l’histoire, qui sait que la France a été son plus fidèle témoin sur la scène internationale au cours de ces dernières décennies. Mais parlons clair, nous ne sommes qu’au début de la route. Et nous souhaitons être présents à vos côtés pour que s’épanouisse dans les années prochaines, le grand peuple dont vous êtes le représentant.

Si je vous disais tout ce qui me vient à l’esprit, nous ne dînerions pas. Alors il faut choisir. Les esprits élevés me diront, mais c’est déjà fait, remisons le repas. Ce serait une erreur. Nous sommes si bien reçus. Nous allons profiter non seulement de ce qui nous a été gentiment préparé, mais beaucoup plus encore de conversations dont nous saurons tirer, je l’espère, le meilleur, pour la compréhension de nos peuples.

L’un de mes collaborateurs me disait, il y a quelques instants, que lorsqu’il était étudiant et qu’il entendait dire qu’en Afrique du Sud la violence reprenait, il éprouvait comme une souffrance ; cela a été la délivrance de toute une jeunesse que d’apprendre que vous avez gagné. Continuez de gagner, chers Amis. Vive l’Afrique du Sud !

Je lève mon verre à la santé du Président Mandela, des présidents des Assemblées et de l’ensemble de personnalités sud-africaines qui nous font honneur de nous recevoir, à la santé et à la prospérité du peuple sud-africain.


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